En un peu moins de dix ans, le duo londonien Amoss a su se forger un solide réputation au sein de la scène drum & bass underground. Au fil de leurs nombreuses releases chez Dispatch recordings et Horizon music, les deux anglais ont développé un son personnel, froid et agressif, marqué par une composition complexe alliée à une production pointue.
Après plusieurs années à composer entre les tournées, Amoss sortent aujourd’hui leur premier album, un Long Play de seize titres intitulé Everything Is Temporary. Un opus qui, selon les dires des artistes eux-mêmes se place comme un instantané dans leur carrière : une représentation de la musique de Amoss en 2018 à l’humeur éphémère, temporaire. Une pièce sincère de drum & bass, crue et sans détours, cherchant l’essence même de ce qui fait l’identité du duo.

L’album s’ouvre sur un discours pesant de Codebreaker, accompagné de nappes atmosphériques qui semblent gronder comme des nuages d’orages en approche. L’annonce n’est pas trompeuse : Everything Is Temporary est résolument sombre et développe une ambiance oppressante, parfois violente. Le premier drop retentit et le ton est donné. la drumline syncopée et puissante ainsi que les basses sinueuses de Mind State rappellent une esthétique à la Metalheadz présente tout au long de l’album, particulièrement sur des tracks tels que The Cardboard Man ou encore Timedrops. Des morceaux déstructurés aux breaks complexes, parfois massifs et brutaux comme sur Century Seven et SE27 , parfois tout en « lay down » et en progression comme sur l’excellent That Way East, subtile et minimaliste.


L’album compte aussi son lot de rollers amenant de la richesse et de la variation dans le groove générale. On peut notamment citer Speckle, un stepper droit et puissant taillé pour le dancefloor avec ses basses profondes et son snare tranchant, Flat Spots et sa gestion de l’arrangement savante jouant avec des basses modulantes complexes dans un style rappelant Fre4knc, ou encore le banger Chronograph, véloce et punchy, véritable arme fatale à placer dans un set techy flirtant avec le neurofunk.

On notera également le surprenant Bespin qui vient casser le tempo avec son beat hip hop old school, associé à des basses robotique apportant un contraste très original. Le tout évoque un instrumental de Run DMC sur lequel serait venu kicker un monstre synthétique d’une autre planète. Une atmosphère unique !

Afin de rythmer l’ensemble, l’album est parsemé de tracks d’ambiance et d’interludes très intéressants. On remarque des vibes cinématique à base de voix filtrées par des répondeurs téléphoniques comme sur Quiet Weekend et The Last Journey Home, ou encore de longues plages atmosphériques plus aériennes et oniriques avec Veratrum Touch et Souza, deux tracks construites autour d’une progression basée sur un pad constituant un bourdon, caractéristique de l’esthétique drone et ambient music. Ainsi, l’opus est construit de façon à équilibrer l’atmosphère, faisant la balance entre constante dans la direction artistique et variation de l’interprétation en déliant les tracks drum & bass avec des interludes apportant une temporisation très appréciable.

Avec Everything Is Temporary Amoss prouvent leur maitrise de la composition et de l’arrangement en proposant une oeuvre cohérente, réalisée avec soin et en connaissance de cause de ce que signifie « écrire un album ». Plus qu’une compilation de morceaux mit bous à bout, le LP propose une vraie narration, sans se perdre dans des concepts ou une intellectualisation superflue : simplement de la deep drum & bass de qualité, produite avec talent et spontanéité dans un format LP bien maitrisé. Une volonté du duo d’extraire le meilleur d’eux, sans la prétention de transcender le reste de leur travail.
On regrette malheureusement le manque d’exposition dont souffre l’album, d’une part effacée par la sortie simultanée du titanesque Manifest de Mefjus, de l’autre étouffée par la cadence de sortie trop élevée de Dispatch recordings, qui a depuis plus d’un an opté pour une politique de productivité beaucoup plus intense. Un constat qui peut s’étendre à l’ensemble de l’industrie dnb actuelle, qui pousse à produire de la musique de façon très (trop ?) régulière, noyant djs et auditeurs sous un flot de sorties dont la promotion et l’appréciation devient de plus en plus compliquée au vu du temps d’exposition qui leur est attribué. Une question qui prête à débat et qui préoccupe de plus en plus les activistes de la scène, aussi bien artistes que labels et promoteurs. Amoss l’ont eux aussi bien compris avec cette sortie : en 2018, tout est temporaire.                          

Charles Fourcassié