date : 22.02.2020 / lieu : Le Bikini / obj : itw / cc : @regarts.toulouse , @audioUK

Nous avons eu la chance de pouvoir poser quelques questions à Audio, invité à remplacer State Of Mind au pied levé, lors de la Blackout du mois dernier.
En tant que producteur de neurofunk parmi les plus illustres, actif depuis près de vingt ans, moitié du duo Killbox qu’il forme aux cotés de Ed Rush, et dernièrement à la tête de son propre label ‘Snake Pit’; c’est un Gareth en grande forme et déterminé à en découdre avec un Bikini plein à craquer, qui se présente face à nous.

 

● Salut Gareth et bienvenu -une nouvelle fois- au Bikini ! Tu commences à connaître la maison, alors qu’est-ce que cet endroit représente pour toi ?

La première fois que je suis venu ici, j’ai littéralement pris une claque ! Ce grand cube où tout sonne aussi proprement, fait partie pour moi de ces fameux ‘super clubs’ comme la Fabric à Londres, ou le Womb à Tokyo.
En tant que producteur, je suis très réceptif à l’effort fourni du côté soundsystem, et ici y’a pas à dire, tout a été fait parfaitement !
Et au delà de cette qualité sonore, j’ai toujours eu la chance d’être bien reçu, de jouer à des dates très remplies voire sold out, devant ce public débordant d’énergie, et que je sais être connaisseur.
En conclusion, que du bonheur depuis le début !

● Si tu devais comparer avec l’école anglaise, qui se traduit plus par un son parfois très/trop fort et rentre-dedans, qu’exprimerais-tu en terme de préférences ?

Et bien ici je dirai que le son est tellement propre que je le vois comme un grand studio et une belle occasion de faire sonner mes productions de cette façon.
Mais tu sais j’ai grandi aux UK, donc j’aime aussi cette façon un peu plus abrupte de poser du son, de faire la fête aussi, ça me rappelle mes années free parties. Et ce sont aussi là mes racines.
Au final, j’aime les deux écoles et je suis chanceux de pouvoir les expérimenter !

● Ce soir tu joues en b2b avec Black Sun Empire. Nous n’en avons pas trouvé trace sur le net, alors est-ce une première pour vous ? Quelle relation as-tu avec eux ?

C’est très rare en effet, nous n’avons joué ensemble que deux fois il me semble. À chaque fois lors de soirées ‘Blackout’. Dont une il y a deux semaines à Utrecht.
Mais nous nous connaissons depuis de très nombreuses années avec BSE.
Ils ont clairement été le premier gros label à me demander de leur faire un remix, avec ‘The Cooler’, un titre qui a marqué cette période. C’était un honneur pour moi. Ils me soutiennent depuis le premier jour et sont rapidement devenus des amis. Et ça fait déjà 20 ans que ça dure !

● Et plus généralement, le b2b, ou versus, est-ce un exercice que tu aimes pratiquer ?

Oui totalement ! Je vois ça comme une session de pur plaisir avec un pote.
Et finalement, c’est l’une des premières et principales raisons qui ont mené à la naissance du projet ‘Killbox’ avec Ed Rush. Le fait d’être dans cet esprit de compétition saine, avec chacun d’entre nous donnant le meilleur, avec des sons bien gardés que nous avons dans nos clefs, cette ‘dubplates war’ en quelques sorte, c’est très excitant. Et pas uniquement que pour nous, le public aussi réagit et se greffe à cette vibe, il est partie prenante du ‘soundclash’, donc tout le monde est gagnant !

● C’est clairement ce qu’on peut appeler un ‘win-win’ en effet !
Parlant de dubplates, nous aimerions en savoir plus sur le label que tu as créé l’an dernier : ‘Snake Pit’. D’où vient ce nom ?

Et bien ça n’a pas vraiment de racine particulière, juste un nom qui me trotte en tête depuis quatre ou cinq ans. Cela aurait pu être le nom d’un titre, d’un album, ou je ne sais quoi d’autre.
La symbolique du serpent est un animal qui me fascine, que l’on retrouve sur mes tattoos, me plaît. La connotation agressive aussi, correspondant bien à la musique que je produis en général. C’est un nom qui m’est personnel à 100%, tout autant que le projet qu’il désigne.

● Avoir ton propre label c’est donc une façon d’être en accord avec toi-même et d’avoir un total contrôle, voire une liberté, sur la musique que tu souhaites sortir aujourd’hui ?

Oui en effet, il y a de ça dans le processus. Certaines personnes ont pu me dire que c’est quelque chose que j’aurai dû faire depuis un bon moment déjà… Mais je pense sincèrement que dans la vie tout arrive pour une raison et au moment opportun.
Par chance, et conviction, j’ai toujours eu la liberté de faire ce qui me plaisait, de faire sonner ma musique comme je l’entendais, et ce avec tous les labels avec qui j’ai pu travaillé jusqu’à présent.
Donc, non ce n’est pas tout à fait ce manque de liberté de production, auquel on pourrait penser, qui me pousse aujourd’hui à sortir sur ‘Snake Pit’. C’est plus global, dans le sens où c’est ‘ce que je veux, où je veux et quand je veux’.
Par exemple la prochaine sortie sur Snake Pit sera une track Hip-Hop !

● AH ! Tu peux nous en dire plus ?

Oui, il s’agit un titre en collaboration avec un vieil ami à moi, MC Stapleton ! Je suis à la production et lui aux lyrics. Le projet date d’il y a environ cinq ou six ans mais voilà, une fois ressorti du disque dur et un peu dépoussiéré, nous nous sommes dit que ça serait cool de le mettre sur le label.
Car je suis certes un producteur de Drum&Bass, on m’attend sur ce style, mais là, si je veux, je sors des titres Hip-Hop et ça ne regarde que moi, et les gens qui voudront l’écouter.

● A l’avenir, peut-on s’attendre à voir d’autres collaborations ou projets individuels d’autres producteurs sortir sur Snake Pit ?

C’est possible oui, même si pour le moment en dehors de celle avec Stapelton, il n’y en pas d’autres à venir. J’ai mis un lien sur les pages du label pour m’envoyer des démos. Pour le moment je n’ai rien reçu, et à vrai dire je ne communique pas beaucoup à ce sujet, mais je suis ouvert !

(ndlr : le lien se trouve sur sa page instagram : audio_snake_pit )

● C’est bon à savoir, peut être que des producteurs en herbes se motiveront en lisant cette interview !
Parlons maintenant de ton parcours et de tes productions actuellement.
Où en est l’aventure avec RAM Records ? Est-elle fini ?

Oui en quelques sorte. En tout cas pour ce qui est de mon projet solo entant que Audio.
Mais le projet Killbox vit encore et reste signé sur RAM. On est à 80% de la finalisation d’un second album pour tout vous dire !

● Oui on a pu voir passer un meme sur vos réseaux respectifs qui laissait sous entendre que quelque chose était en route. Très bonne nouvelle !

En effet, travailler avec Ed Rush reste toujours un plaisir et nous espérons arriver à tirer le meilleur de nous même via cet album, qui viendra ensuite conclure cette aventure avec RAM.
Mais je précise il n’y a pas de problème. Il y a simplement des passages, des périodes, qui vont et viennent. Comme j’ai pu en connaître avec Freak, Virus, Blackout etc. Tout ça forme la beauté d’un putain de long voyage, à travers la musique que j’aime. Rien n’est figé pour toujours.
Me concernant, il y aura bientôt de l’actu du coté de Virus. Je ne peux pas en parler encore explicitement mais un projet est sur point d’être révélé. Quelque chose de très spécial.

● La hype s’intensifie ! Pour revenir à Killbox, c’est une question assez personnelle, mais comment ce fait-il qu’une collab entre le boss de Virus et l’une de ses plus éminente ‘icônes’ se soient retrouvé à sortir sur RAM et non sur Virus ?

Honnêtement, il s’agissait de conquérir un public plus large, en optant pour RAM qui a l’une des plus forte audience de la scène.
Le but étant de montrer aux non-initiés qu’il existe un son plus dur, plus agressif, plus neurofunk, que ce à quoi ils peuvent être habitué.
Et puis Virus c’est avant tout Ed Rush et Optical ! Le duo est trop solide et mythique pour que, dans la symbolique, il soit remplacé par un autre. Ed Rush est déjà très occupé avec Virus. Il avait aussi besoin de se concentrer uniquement sur la musique, et quoi de plus excitant que de pouvoir le faire un cadre encore inexploré ?

● Tu nous as parlé de productions hip-hop toute à l’heure, mais t’essayes-tu à encore d’autres styles/expérimentations quand tu es en studio ? Les plus anciens se souviennent peut-être du projet dubstep ‘Pixel Fist’ que tu avais à l’époque… Où en est-il actuellement ?

Damn, ça commence à dater tout ça ! [rires]
Mais non, le projet est maintenant arrêté. C’était en effet une période sympa, on était une bande de potes qui nous retrouvions au studio pour faire du son, boire quelques bières, etc. Le tout en pleine ‘bulle dubstep‘ à la fin des années 2000 et sans aucune prétention. Je me suis naturellement plongé dans cette culture car j’ai longtemps vécu à 15 minutes de Croydon, le quartier berceau des gars comme Skream ou Benga. Ce dernier nous avait d’ailleurs fait signé un EP sur son label !’Good times’ comme on dit.
Au final, comme après toutes les expérimentations passées ou présentes que je fais en studio, je reviens toujours à la Drum & Bass. Mais c’est toujours intéressant d’essayer d’autres choses, car ça permet de s’aérer l’esprit en quelque sorte; et revenir avec des nouvelles idées.
J’ai aussi fais pas mal de half-time, testé des sons plus glitchy ou breakbeat et même trap. De quoi faire un album de tout ça. Pourquoi pas les garder pour un autre projet… L’avenir nous le dira !

●Parlant de fraîcheur, cela fait plus de vingt ans que tu es dans le game.
De la transition du techstep au neurofunk, en passant par tes albums ou ceux de Jade et Mindscape, jusqu’à aujourd’hui où l’on retrouve un son de plus en plus « dur », quel est ton regard sur l’évolution de la scène neuro ?

C’est une question intéressante, mais pas évidente. En effet, la neurofunk a tendance a avoir perdu l’aspect funky et groovy de ses débuts. Pour aller vers un son plus agressif et criard. Le son neuro a changé. Et de manière générale pour la Drum & Bass.

Je dirai qu’avec internet, les divers logiciels, l’accès à la production et au partage de celle-ci, ont grandement fait évoluer les choses. Mais je pense personnellement que ce n’est pas parce que tout le monde peut faire du son, que tout le monde devrait. Je ne veux pas paraître trop dur en disant cela, mais ‘de mon temps’ il fallait vraiment travailler dur pour arriver à faire connaitre sa musique. Et seuls ceux qui y croyaient vraiment, qui passaient clairement tout leur temps libre à essayer d’innover, faire parti de ce mouvement incroyable, encore très underground, sortaient leur épingle du jeu et arrivaient ensuite sur la table des labels.
En fait, je ne dis pas que c’était forcément mieux, la diffusion actuelle permet de faire découvrir au monde des artistes qui sont dans des pays ou des villes où il aurait été impossible de créer un contact à l’époque.
Mais le problème majeur de nos jours, c’est la saturation du marché, dû à son ouverture sans limite. Il y a des dizaines et des dizaines de releases chaque semaine. Les labels tentent de faire vivre les artistes à coup de ‘un single par-ci, un EP par-là’ pour qu’au final cela tombe presque systématique aux oubliettes la semaine qui suit. Et cette course freine la créativité. Aujourd’hui beaucoup sont satisfaits de reproduire ce qui fonctionne, de ressembler à un autre… mais c’est terrible !

● Oui, d’un point de vue de l’audience, ça devient aussi très dur à suivre, à apprécier.
Mais ça ressemble à un cercle vicieux, car si ces jeunes producteurs souhaitent avoir de la visibilité, ils doivent ‘coûte que coûte’ sortir du matériel régulièrement. Que faut-il faire dans ce cas ?

Je pense que c’est aux labels de ralentir. Mettre de nouveau le coté ‘exclusif’ au centre de l’attention. Laisser place à créativité. Pour le bien de tous. Pour ma part, avec Snake Pit, ce sera ma vision : sortir quelque chose parce que je le veux, et non pas parce que je le dois.
L’exemple parfait ce sont des gars comme Signal/IMANU, Synergy ou Bunnshin, qui savent où ils veulent aller, sans se soucier de qui ou à quoi peut faire penser leur musique. Ils veulent la faire évoluer. Ils ne sont qu’une poignée dans cet océan.
Mais je reste positif en me disant que bien que les temps changent, la Drum & Bass continue de vivre, et que cette effervescence en est quand un même un bon signe !

● Pour finir, quel regard as-tu sur la scène française ? Quels sont les ‘frenchies’ qui t’ont marqué ?

Les premiers qui me viennent à l’esprit sont Redpill, dont on parlait juste avant, Burr Oak aussi sont très en forme ! The Clamps aussi, par extension, est à mes yeux l’un des meilleurs de la scène française, avec beaucoup de créativité à revendre.
Les gars de chez Signs aussi étaient très en place. Voilà les frenchies que je playliste régulièrement dans mes sets.
Big up à Le Lutin, qui est le premier gars que j’ai rencontré il y a bien longtemps, lors d’une soirée à Avignon, ma première date à l’étranger d’ailleurs !
Il semblerait qu’il n’y ait jamais eu autant de bons producteurs qu’en ce moment, et dans tous les styles.
‘Bravo la France !’

 

Propos recueillis et traduis par Damien ‘Combine’